L'Arche Haïti - Sophie Côté

DES TRÉSORS QUI PRENNENT SOIN DE TRÉSORS

 

Cela faisait déjà plus de vingt ans que je n’étais pas allée dans ce qu’on appelle « un pays du Sud ».  Depuis un stage au Nicaragua avec le Cégep de Sherbrooke suivi de deux séjours au Cameroun, en 1992 et en 1994.  Puis, suite à mes études en service social, je suis entrée sur le marché du travail et les personnes avec une déficience intellectuelle sont rapidement devenues mon peuple.

J’ai eu le privilège de partager leur quotidien pendant quatorze ans, en vivant et travaillant à l’Arche, un organisme communautaire international en déficience intellectuelle, fondé par Jean Vanier en 1964.  J’ai d’abord vécu une année à l’Arche en France en 1997, puis à Québec, avant de répondre à un appel d’aller fonder une communauté à Joliette où j’ai vécu jusqu’en 2001.  Si être missionnaire c’est voir l’autre comme quelqu’un de beau et accepter qu’il puisse nous apprendre beaucoup plus qu’on ne s’y attendait, alors je crois que j’ai vécu des expériences missionnaires.  Cette proximité avec ces personnes m’a permis d’apprendre sur elles-mêmes, sur la vie et sur moi-même.  Bien sûr, elles ont des limites, comme chacun de nous.   Mais au-delà des besoins et des problèmes qui sont les leurs, elles ont des forces qui sont d’incroyables sources d’inspiration : une capacité d’émerveillement, d’adaptation et de pardon et une facilité à se centrer sur l’essentiel.  Ce qui leur importe, ce n’est pas de savoir combien je gagne ni si mon réseau Facebook est bien garni, mais bien si je suis prête à devenir leur amie et à les aimer comme elles sont, comme elles le font elles-mêmes à mon endroit.  Je suis maintenant travailleuse sociale à Sherbrooke toujours auprès de personnes ayant une déficience intellectuelle et leur famille et j’ai donc le bonheur de pouvoir continuer de les côtoyer tous les jours. 

Il y a quelques mois, j’ai eu la belle surprise d’une demande pour aller donner une formation aux intervenants de l’Arche en Haïti.  Je suis donc partie du 23 au 30 juin dernier à Carrefour, en banlieue de Port-au-Prince pour une expérience encore une fois empreinte de mutualité.  J’ai partagé certaines connaissances, mais j’ai aussi beaucoup reçu au contact des intervenants et des personnes accueillies, qu’on appelle là-bas les amis.  Des jeunes, pour la plupart, qui viennent vivre le quotidien, dans tout ce qu’il a d’ordinaire et d’extraordinaire, auprès de  personnes encore tellement marginalisées et dont ils prennent soin avec beaucoup d’attention et de dignité.  Tout cela, dans un contexte matériel et physique plutôt difficile : l’eau et l’électricité qui peuvent manquer à tout moment, les visites chez le médecin pour lesquelles il faut débourser chaque fois, sans oublier la lessive faite à la main quotidiennement.  Déjà vers 5h30 tout le monde est à la douche, avant de prier et déjeuner.  Vient ensuite le départ pour l’Atelier, où tous les amis qui le peuvent participent à la fabrication du mamba, un beurre d’arachide artisanal.  Puis au retour, comme il a fait chaud, chacun reçoit une autre bonne douche, avant de prier et de manger. Tout cela, sans que personne n’ait évoqué l’idée qu’un seul bain par semaine pourrait suffire!

Quand je pense à tous ces trésors qui prennent soin de trésors et dont j’ai fait la rencontre, je pense à Duvens, Vesta, Dyana, Philippe, Marquise, Jacqueline et bien d’autres. Je les revois se réjouir alors que Jolibois a finalement recommencé à manger après des jours plus difficiles.  Je les revois aussi donner à manger à Moïse qui est aveugle et incapable de marcher, arrivé à l’Arche après avoir été trouvé dans la rue.  Moïse dépend de ces intervenants pour vivre mais il contribue également à rendre la vie meilleure autour de lui car, lorsqu’il sourit de toutes ses dents, il illumine toute la maison; il a d’ailleurs fait chavirer mon cœur à plusieurs reprises. Jésula, également aveugle et de santé fragile, nous apprend elle aussi à regarder avec les yeux et le cœur. Dire qu’elle a bien failli ne jamais faire cadeau de sa présence à l’Arche si personne n’était allé voir dans cette tente avant de brûler le terrain pour éviter toute contamination suite au tremblement de terre. Il fallait l’entendre dire merci pour la soupe qu’elle aime tant, après avoir été malade. Aussi, la voir tressaillir de joie au son de la musique lors de la fête organisée pour souligner mon départ me laisse un souvenir inestimable.

Cette expérience et ces souvenirs continuent de me nourrir dans le quotidien de mon travail et de ma vie ici au Québec, tout en m’indignant des inégalités encore trop grandes et trop présentes.  Tout cela ne peut que raviver mon désir de solidarité envers ceux et celles qui les subissent ici et ailleurs.  C’est peut-être ça être missionnaire chez nous.

Sophie Côté (au centre) avec les membres du foyer l'Arche Carrefour (Haïti).